Abdullah Ibrahim
© Mephisto
Né le 9 octobre 1934 au Cap (Afrique du Sud).
De son vrai nom Adolphe Johannes Brand, il se fera appeler « Dollar » Brand au début de sa carrière et jusqu’à sa conversion à l’Islam en 1968. Son initiation au piano, à l’âge de sept ans, est sans doute encouragée par l’activité musicale de sa grand-mère, pianiste à l’église méthodiste locale. Sous l’influence du jazz découvert par les enregistrements, aisément accessibles via les nombreux marins transitant par Le Cap, il devient musicien professionnel au début des années 1950, enregistre en 1954 dans le big band swing des Tuxedo Slickers puis forme son propre trio quatre ans plus tard. En 1959 il est à la tête d’un sextette, les Jazz Epistles, qui comprend notamment le saxophoniste alto Kippie Moeketsi et le trompettiste Hugh Masekela. Deux albums considérés comme importants pour le jazz sud-africain sont enregistrés pour la compagnie pour la compagnie Gallo/Continental (Johannesburg), dont « Jazz Epistle : Verse I » en 1960.
Les conditions faites alors par le régime aux
populations noire et métisse, avivées par le massacre de
Sharpeville (mars 1960), conduisent Dollar Brand, comme
d’autres artistes sud-africains, à un exil européen où
l’accompagne sa future femme, la chanteuse Sathima Bea
Benjamin. Rejoint par ses partenaires, il reconstitue
son trio à Zürich, se produit et enregistre à Paris,
puis en Allemagne et au Danemark (Cafe Montmartre,
Copenhague). L’occasion lui est donnée de rencontrer et
de se faire entendre par Don Byas, Dexter Gordon, Ben
Webster, John Coltrane ou Thelonious Monk. La rencontre
pourtant décisive, celle de Duke Ellington à Zürich en
1963, conduira Brand (mais aussi Benjamin, admirée par
Ellington) à enregistrer sur sa recommandation à Paris
pour le label Reprise (« Duke Ellington Presents the
Dollar Brand Trio »). Ainsi commence une carrière
européenne puis américaine (Antibes, Londres, Newport…).
Consécration suprême, Brand officiera comme pianiste de
l’orchestre d’Ellington à l’occasion de quelques dates
lors d’une tournée en 1966. La même année, il enregistre
avec Elvin et Thad Jones aux côtés d’Hank Mobley. Sa
palette s’enrichit alors de l’étude du violoncelle,
auquel s’ajouteront bientôt divers instruments à vent ou
percussion.
Revenu en Europe en 1968, en pleine période free
(collaborations avec Barbieri, Tchicai, Cherry…) puis en
Afrique du Sud et au Swaziland (où il fonde la Marimba
School of Music), il devient musulman et prend le nom
d’Abdullah Ibrahim. Il tourne abondamment, en Europe à
nouveau, aux côtés de Don Cherry, Carlos Ward, Johnny
Dyani et Nana Vasconcelos, explore le solo, le duo, la
grande formation, compose pour le Jazz Composer’s
Orchestra... Particulièrement présent au Cap et à
Johannesburg au milieu des années 1970 (avec le ténor
Basil Coetzee), Ibrahim regagne New York. Ses activités
et rencontrent se multiplient, du duo (Archie
Shepp, Max Roach,
Johnny Dyani, Randy Weston) à un orchestre de douze
musiciens (le Ujamaah 21st Century Collective). Son
Kalahari Liberation Opera sera donné en Europe en
1982 alors que son septette Ekaya connaîtra différentes
moutures (comprenant notamment Carlos Ward, John
Stubblefield, Howard Johnson, Cecil McBee…). Il faut
encore évoquer la composition de bandes originales (Chocolat
puis S’en fout la mort de Claire Denis en 1987
et 1990).
Au début des années 1990, Ibrahim se partage entre son pays natal délivré de l’apartheid et New York. Parmi ses nombreux projets, figure en 1998 l’exécution de ses pièces en Europe par un orchestre de vingt-deux cordes (arrangées par le compositeur suisse Daniel Schnyder), projet suivi d’une extension avec l’orchestre philharmonique de la radio de Münich et le trio du pianiste (« African Suite »). En 1999 se déroule à Leipzig la première de Cape Town Traveler, un projet multimédia associant le groupe Ekaya, un ensemble vocal, des images filmées en Afrique du Sud et en Europe, ainsi que des sons électroniques. À la même période, Ibrahim est invité à donner conférences et concerts au Gresham College de Londres. Il fonde en 2004 l’école M7 dans sa ville du Cap : y sont enseignées sept disciplines considérées comme complémentaires parmi lesquelles la musique, la danse, les arts martiaux, la diététique ou la méditation.
Si le terme de métissage peut s’étendre au champ
musical et notamment au jazz, et s’il peut trouver sa
signification dans une trajectoire individuelle, c’est
sans nul doute dans celle d’Abdullah Ibrahim. La ville
portuaire dans laquelle il a grandi, véritable creuset
du brassage culturel sud-africain, a offert à « Dollar »
Brand un premier modèle. Par son enracinement dans
toutes les catégories de la musique populaire
sud-africaine, qu’elle soit festive ou rituelle, par sa
captation d’une tradition continue du jazz classique et
moderne, il a développé une attention inlassable à
l’entrecroisement du rythme et du timbre, de la mélodie
et de l’harmonie. Pianiste percussif dans la lignée
d’Ellington et de Monk, il s’est progressivement ouvert
à la dimension orchestrale du sonore qu’il pétrit, telle
une pâte, à la façon d’un plasticien. Abdullah Ibrahim
reflète et incarne également le jazz – lieu d’échange et
de dépassement par excellence d’une dialectique de la
liberté et de la contrainte – par une conscience
politique et sociale aiguisée par l’apartheid. À ce
titre, Ibrahim fut de ceux qui jouèrent à l’occasion de
la cérémonie d’investiture de Nelson Mandela (1994).
Marqué à vie par sa rencontre et ses liens précoces avec
Duke Ellington, Ibrahim fut l’un des tout premiers
musiciens à lui rendre un hommage explicite (« Ode to
Duke Ellington », Inner City, 1973). Beaucoup d’autres
le suivirent en cette voie mais son originalité reste
d’avoir traité le matériau ellingtonien sous la forme
d’une interpolation de compositions du Duke et
d’originaux, alternance fonctionnant parfois à
l’intérieur d’un même morceau (Jump for Joy / Ode to
Duke). Son « Autobiography » de 1978, gravé en
concert en Suisse, est un témoignage éloquent de la
pluralité essentielle du geste musical (qui va au-delà
d’un simple éclectisme stylistique) : la méditation, la
danse, le chant ou la colère se succèdent et
s’entrecroisent en parfaite cohérence. Difficile à
observer globalement car pluridirectionnelle, oscillant
avec générosité de la source folklorique et du marabi
jusqu’au free jazz, la fusion d’Abdullah Ibrahim est de
celles, rares, qui jamais ne versent dans la confusion.
Vincent Cotro